Le 24 avril 1975, une DS 23 berline noir nacré sortait silencieusement de l’usine Citroën du Quai de Javel à Paris. Aucune cérémonie, aucun discours. Juste le dernier exemplaire d’une voiture qui avait changé l’histoire de l’automobile. Cinquante et un ans plus tard, la « Déesse » reste l’une des créations les plus fascinantes du XXe siècle — et l’une des plus recherchées sur le marché de la collection.

1955 : le choc d’une apparition

Tout commence le 5 octobre 1955 au Salon de Paris. En quelques heures, Citroën enregistre des milliers de commandes. La DS ne ressemble à rien de connu — ni dans sa forme, ni dans sa technique. Flaminio Bertoni, sculpteur et designer autodidacte, a conçu une carrosserie dont le coefficient aérodynamique de 0,34 défie les standards de l’époque. La suspension hydropneumatique, qui maintient la garde au sol constante quelle que soit la charge, offre un confort sans équivalent. La direction assistée, les freins à disque à l’avant, les commandes par boutons et leviers — autant d’innovations qui placent la DS dans une autre dimension technologique que ses contemporaines.

Roland Barthes, dans ses Mythologies publiées la même année, y voit « un objet tombé du ciel » — une formule qui capture mieux que tout l’effet produit sur le public de l’époque. La DS prononcée à la française donne « Déesse » — un surnom que personne n’avait planifié mais que tout le monde a immédiatement adopté.

Vingt ans de carrière, 1 455 746 exemplaires

La DS sera produite pendant vingt ans sans interruption, en déclinant ses formes sur une gamme large : berline, break ID/DS, cabriolet — le plus rare et le plus convoité aujourd’hui — et des versions utilitaires comme l’ambulance ou la fourgonnette. En 1967, un restylage majeur introduit les phares directionnels orientables dans la direction du volant — une innovation que beaucoup de constructeurs n’ont adoptée que des décennies plus tard. En 1970, le moteur 2,3 litres arrive sur la DS 23, version la plus aboutie mécaniquement. En 1974, la version Prestige, allongée et destinée aux grandes occasions, complète la gamme.

La DS a accompagné la France dans ses heures les plus importantes. De Gaulle lui doit peut-être la vie — lors de l’attentat du Petit-Clamart en 1962, la suspension hydropneumatique permet au chauffeur de maintenir le contrôle du véhicule malgré deux pneus crevés et de fuir les assassins. Pompidou et Giscard d’Estaing lui feront également confiance pour leurs déplacements officiels.

La dernière, conservée au Conservatoire Citroën

Ce 24 avril 1975, la production n’avait pas encore entièrement quitté Paris — elle était progressivement transférée vers l’usine d’Aulnay-sous-Bois. C’est pourtant au Quai de Javel, berceau historique de la marque, que l’ultime exemplaire a vu le jour. La DS 23 noire portant le dernier numéro de série est aujourd’hui conservée au Conservatoire Citroën, près de Rennes — hors de portée des enchères, mais accessible au regard des passionnés.

Une cote qui ne faiblit pas

Cinquante et un ans après la fin de production, la DS reste extrêmement présente sur le marché de la collection. Les beaux exemplaires — DS 23 Pallas, versions Prestige et surtout cabriolets — se négocient régulièrement entre 40 000 et plus de 150 000 euros selon l’état, la rareté de la configuration et la traçabilité de l’historique. Le Club Citroën DS France et de nombreuses associations européennes entretiennent activement cette mémoire, organisant rassemblements et concours d’élégance où la Déesse continue de voler la vedette aux voitures deux fois plus récentes.

Pour beaucoup d’historiens du design et de passionnés, la DS reste simplement la plus belle voiture française jamais produite. Une affirmation difficile à contester quand on regarde cette berline noir nacré qui quittait le Quai de Javel ce jeudi d’avril 1975 — sans tambour ni trompette, comme une dernière leçon d’élégance.

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Faris Bouchaala est Directeur de publication et Rédacteur en chef de MotorsActu, média automobile français fondé en 2018. Journaliste automobile depuis plus de 14 ans, il couvre l’actualité automobile française et européenne, avec un focus sur les essais, les nouveautés constructeurs, l’électrification et les technologies embarquées.

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