Il y a encore dix ans, presque toutes les voitures neuves étaient livrées avec une roue de secours. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La grande majorité des constructeurs ont supprimé ce dispositif de série, souvent remplacé par un simple kit anticrevaison. Citroën va même plus loin : sur le nouveau C5 Aircross lancé en juillet 2025, aucun dispositif de dépannage n’est fourni de série. Le client doit débourser 20 € supplémentaires pour obtenir un kit de réparation, quel que soit le niveau de finition choisi — y compris sur les versions à plus de 43 000 €.
Cette évolution, justifiée par les constructeurs au nom du gain de poids, de l’optimisation de l’espace et de la réduction des émissions de CO₂, a fait naître un nouveau business discret mais lucratif : celui de la crevaison.
Du coffre à la vidéo YouTube
Autrefois, l’auto-école apprenait à tout le monde à changer une roue. Aujourd’hui, le manuel de la Peugeot 208 invite simplement à « flasher un QR code » pour visionner des vidéos explicatives. Une fois la vidéo regardée, le conducteur doit espérer que le kit anticrevaison fourni soit encore efficace, que le trou se situe bien sur la bande de roulement, et que le gonfleur fonctionne correctement. Dans la pratique, beaucoup se retrouvent démunis.
Renault a également supprimé la roue de secours de série sur l’ensemble de sa gamme particulière. Sur les R5 et Scenic E-Tech, le manuel recommande même de « consulter un représentant de la marque » pour changer une roue, par crainte d’endommager la batterie de traction électrique. La marque propose toutefois en option un pack roue de secours temporaire à 250 €, comprenant la galette et les outils nécessaires.
Un marché qui a su saisir l’opportunité
Les constructeurs ont rapidement transformé cette contrainte en opportunité commerciale. Chez Peugeot, une galette de 15 pouces est vendue 193 €, auxquels s’ajoutent 56 € pour les outils. Le pack complet monte à 292 € pour une roue de 19 pouces, tandis qu’une roue normale en tôle de 16 pouces est facturée 304,90 €.
Le phénomène dépasse largement les constructeurs. Sur le site Norauto, des pages entières sont désormais dédiées aux roues galettes. Une société tchèque, Rouedesecours.fr, s’est même spécialisée dans ce créneau et reçoit plusieurs dizaines de mails par jour de clients en demande. Curieusement, ce ne sont pas forcément les propriétaires de voitures électriques récentes qui réclament une galette, mais plutôt ceux dont le véhicule dispose encore d’un emplacement prévu à cet effet — et qui ont réalisé un peu tard que la place était vide.
Les sociétés de dépannage ont également profité de l’évolution. Lorsqu’une crevaison ne peut pas être réparée sur place avec un kit, le véhicule doit être tracté. Le coût moyen d’un dépannage-remorquage tourne autour de 150 € — soit à peu près le prix d’une roue galette d’entrée de gamme.
Ce que ça change concrètement pour l’automobiliste
Les constructeurs justifient cette suppression par des arguments techniques solides : gain de poids de quelques dizaines de kilos, optimisation du volume de coffre, et nécessité de réduire les émissions de CO₂ pour respecter les normes européennes. Sur les véhicules électriques, la batterie occupe souvent l’espace autrefois réservé à la roue de secours — l’argument est donc réel, même si le cas du C5 Aircross thermique à 43 000 € sans kit de série interroge davantage.
Reste que les problèmes concrets sont bien là. Un kit anticrevaison n’est efficace que dans un nombre limité de situations — trou sur la bande de roulement, sans déchirure importante. En cas de crevaison sur autoroute, la nuit ou loin de tout, l’automobiliste se retrouve souvent bloqué. Et le coût final pour le consommateur augmente : entre l’achat d’une galette en option et les éventuels frais de dépannage, la note peut rapidement dépasser ce qu’aurait coûté une roue de secours incluse d’emblée.
Une tendance qui dit quelque chose de plus large
En quelques années, la crevaison est passée d’une opération banale et autonome à une source de stress et de dépenses supplémentaires. Ce qui était autrefois une compétence de base enseignée à l’auto-école est devenu une situation où l’automobiliste est renvoyé vers un professionnel — ou vers la case option payante.
La suppression progressive des roues de secours illustre une tendance plus large dans l’industrie automobile : transférer progressivement certaines responsabilités et certains coûts vers le consommateur, tout en créant de nouvelles sources de revenus en aval. Une évolution qui rend la possession d’une voiture neuve un peu plus complexe et un peu plus chère qu’elle ne l’était — souvent sans que l’acheteur ne s’en rende vraiment compte au moment de signer.



