L’offensive américaine d’Antonio Filosa se précise. Le PDG de Stellantis, en poste depuis juin 2025, a annoncé ce mercredi depuis Auburn Hills la signature d’un protocole d’accord non contraignant (MOU) avec le britannique Jaguar Land Rover, filiale du groupe indien Tata Motors.
Objectif officiel : explorer des opportunités de collaboration dans le développement de produits et de technologies pour le marché américain. Une annonce loin d’être anodine, qui intervient à la veille du Capital Markets Day de Stellantis prévu jeudi 21 mai dans la même ville, et le même jour que la décision d’ouvrir l’usine française de Rennes aux véhicules du chinois Dongfeng. Trois signaux successifs qui dessinent la nouvelle doctrine industrielle du groupe : multiplier les partenariats stratégiques pour mutualiser les coûts et compenser les fragilités géographiques.
Deux constructeurs convalescents face aux droits de douane américains
L’analyse de fond du dossier passe par une lecture sans complaisance de la situation des deux groupes signataires. Stellantis a clôturé l’exercice 2025 sur des pertes nettes dépassant les 20 milliards d’euros, plombées notamment par l’effondrement du marché chinois, les coûts du virage électrique et l’impact des droits de douane américains imposés par l’administration Trump.
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JLR n’est pas mieux loti. Le constructeur britannique vient d’annoncer la semaine dernière une perte de 280 millions d’euros sur son dernier exercice, plombé à la fois par les mêmes droits de douane américains — 410 millions de livres sterling de coûts additionnels en 2024, soit environ 549 millions de dollars — et par une cyberattaque massive subie en septembre 2025 qui a paralysé une partie de sa production.
JLR souffre d’une vulnérabilité géographique particulière : le constructeur britannique ne dispose actuellement d’aucune usine de production aux États-Unis, alors même que l’Amérique du Nord est devenue son premier marché mondial. Toutes les Range Rover, Defender, Discovery et Jaguar vendues outre-Atlantique sont importées depuis le Royaume-Uni, la Slovaquie ou l’Inde. Une exposition tarifaire qui a contraint JLR à répercuter une partie des coûts sur ses prix de vente et à augmenter les frais de livraison facturés à ses clients américains.
Plateformes communes, rebadging, fabrication locale : les scénarios évoqués
L’intérêt stratégique du rapprochement repose précisément sur ces complémentarités. Stellantis dispose aux États-Unis d’un réseau industriel parmi les plus denses du paysage automobile, hérité de la fusion Fiat Chrysler de 2021 : usines de Détroit, de Toledo, de Sterling Heights, complexe de Belvidere en cours de réactivation, sites historiques Ram dans le Michigan. JLR pourrait théoriquement faire produire certains de ses modèles dans ces ateliers américains, contournant ainsi les droits de douane qui asphyxient ses marges actuelles.
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Plusieurs scénarios circulent dans la presse économique américaine pour préciser les contours possibles du partenariat. Le développement de plateformes techniques communes — qui réduirait massivement les coûts d’ingénierie pour les deux groupes — apparaît comme l’option la plus ambitieuse. Une autre piste évoquée consisterait en un partage de technologies électriques, alors que JLR poursuit sa stratégie Reimagine visant la neutralité carbone à l’horizon 2039 et le passage de Jaguar à l’électrique intégral. Le rebadging — soit la commercialisation de modèles Stellantis sous marque JLR ou inversement — apparaît plus marginal mais reste théoriquement envisageable, à l’image de pratiques déjà existantes dans le groupe entre Citroën et Opel ou entre Peugeot et Vauxhall.
Filosa accumule les alliances stratégiques
Le timing de l’annonce, accolé à l’ouverture de l’usine de Rennes à Dongfeng et au Capital Markets Day du lendemain, dévoile la nouvelle doctrine industrielle de Filosa. Là où l’ère Tavares misait sur l’autonomie technique et le développement interne maximal, le CEO actuel privilégie une multiplication des partenariats stratégiques permettant de répartir les coûts et risques. Stellantis a déjà annoncé en mai un accord renforcé avec le chinois Leapmotor — dont il détient 21 % du capital — pour la production en Espagne, et un accord d’un milliard d’euros avec Dongfeng à Wuhan pour produire des Peugeot et Jeep électriques d’ici 2027. Le MOU avec JLR vient compléter ce triptyque par un volet nord-américain.
PB Balaji, directeur général de JLR depuis novembre 2025, présente cette collaboration comme une opportunité pour explorer des compétences complémentaires soutenant les plans de croissance à long terme du constructeur britannique sur le marché américain. Antonio Filosa, de son côté, défend une approche pragmatique consistant à créer des avantages mutuels via le développement conjoint de produits et de technologies. Aucun chiffre, aucune date, aucun modèle précis n’a en revanche été dévoilé à ce stade. Le protocole d’accord reste non contraignant, et la mise en œuvre concrète de toute transaction restera soumise à la signature ultérieure d’accords définitifs.
Pour les passionnés des marques européennes en transition, la nouvelle stratégie Filosa marque clairement la fin d’une époque. Stellantis abandonne l’ambition Tavares d’être un constructeur intégré tous azimuts au profit d’une logique de réseau d’alliances ciblées. Reste à savoir si la multiplication des partenariats — Chine, Asie, désormais Royaume-Uni — produira les économies d’échelle espérées, ou si elle diluera au contraire l’identité du groupe née de la fusion PSA-FCA en 2021. La réponse à cette question viendra en grande partie jeudi, lors de la présentation du plan stratégique à Auburn Hills.





