Antonio Filosa est désormais à découvert. Le PDG de Stellantis, en poste depuis juin 2025 après le départ tumultueux de Carlos Tavares, a livré ce jeudi 21 mai depuis Auburn Hills (Michigan) le plan stratégique le plus attendu de l’automobile mondiale cette année. Baptisé FaSTLAne 2030, ce programme d’investissement de 60 milliards d’euros sur cinq ans redéfinit en profondeur la trajectoire du groupe né de la fusion PSA-FCA en 2021.

Au menu : une priorisation assumée de quatre marques mondiales, plus de 60 lancements de véhicules à l’horizon 2030, une nouvelle plateforme révolutionnaire baptisée STLA One et un écosystème de partenariats technologiques avec des géants comme Qualcomm, Wayve, NVIDIA ou encore Mistral AI. Décryptage d’un virage industriel majeur.

Six piliers pour refonder un groupe en crise

Le plan repose sur six axes stratégiques qui rompent avec la philosophie de l’ère Tavares. La première rupture concerne la gestion du portefeuille de marques. Stellantis cesse la politique d’autonomie intégrale qui caractérisait son prédécesseur et concentre désormais ses moyens. Quatre marques sont sélectionnées comme « marques mondiales » : Jeep, Ram, Peugeot et FIAT. Ces enseignes recevront 70 % des investissements dédiés aux marques et aux produits, en partenariat avec Pro One, la division utilitaires du groupe.

Au deuxième échelon viennent cinq marques régionales : Chrysler et Dodge pour l’Amérique du Nord, Citroën et Opel pour l’Europe, et Alfa Romeo en transversal. Ces enseignes bénéficieront des mêmes programmes et technologies que les marques mondiales, mais avec une différenciation accentuée pour répondre aux attentes locales. Plus singulier encore : DS Automobiles et Lancia ne sont plus traitées comme des marques autonomes mais comme des « marques de spécialité » pilotées respectivement par Citroën et FIAT. Une consécration symbolique pour la stratégie de mutualisation, mais aussi un signal industriel fort sur l’avenir de ces deux enseignes historiques.

Le cas Maserati a fait l’objet d’une clarification très attendue. Filosa confirme que la marque au trident reste dans le périmètre du groupe, avec un statut renouvelé de « véritable marque de luxe ». Deux nouveaux véhicules de segment E s’ajouteront à la gamme, et une feuille de route détaillée sera présentée à Modène en décembre 2026.

STLA One : cinq plateformes condensées en une

La deuxième révolution annoncée est industrielle. Au cœur du dispositif technique, Stellantis dévoile STLA One, une architecture véhicule modulaire entièrement nouvelle. Lancée en 2027, cette plateforme vise à remplacer à elle seule cinq plateformes différentes actuellement utilisées, en couvrant les segments B, C et D. L’objectif affiché est ambitieux : porter plus de 30 modèles différents et atteindre une production cumulée de plus de 2 millions d’unités d’ici 2035.

Sa modularité intrinsèque doit permettre d’atteindre une rentabilité de 20 % au niveau de l’architecture — un niveau exceptionnel pour le secteur. Plusieurs innovations techniques expliquent cette ambition : un design pensé spécifiquement pour chaque type de motorisation dès la conception, une intégration cell-to-body de la batterie qui supprime le boîtier intermédiaire, une compatibilité 800 volts pour les recharges ultra-rapides, et une montée en cadence des batteries LFP (lithium-fer-phosphate) afin de réduire la dépendance aux matières premières critiques comme le cobalt et le nickel.

STLA One sera également la première plateforme du groupe à intégrer nativement les nouvelles briques logicielles maison STLA Brain (architecture logicielle centralisée), STLA SmartCockpit (interface utilisateur) et la technologie steer-by-wire — direction électronique sans liaison mécanique entre volant et roues. À horizon 2030, Stellantis vise 50 % de ses volumes mondiaux sur trois plateformes globales, avec jusqu’à 70 % de composants réutilisés. Une efficience industrielle qui devrait considérablement réduire les coûts de développement et accélérer les mises sur le marché.

Plus de 60 lancements en cinq ans

Côté produits, l’offensive est massive. D’ici 2030, Stellantis prévoit plus de 60 lancements de nouveaux véhicules, complétés par 50 restylages majeurs. La répartition par motorisation reflète la stratégie multi-énergie assumée par Filosa : 29 véhicules 100 % électriques, 15 hybrides rechargeables ou électriques à autonomie étendue (EREV), 24 hybrides classiques et 39 thermiques ou micro-hybrides. Une approche pragmatique qui rompt avec les promesses de tout-électrique 2030 antérieurement défendues par les groupes européens.

Cette diversité énergétique se déploiera notamment via la mise sur le marché de l’E-Car, déjà annoncée fin mai et destinée à être produite à l’usine italienne de Pomigliano d’Arco à partir de 2028. Cette « nouvelle génération de véhicules électriques urbains élégants et abordables » sera le porte-étendard de l’offensive européenne de Stellantis sur le segment des compactes accessibles.

Une avalanche de partenariats technologiques

L’autre grande mutation du plan concerne le rapport de Stellantis aux technologies. Là où Tavares revendiquait le développement interne intégré, Filosa multiplie les alliances avec des spécialistes externes pour accélérer la mise sur le marché et limiter les investissements en interne. Cinq partenariats majeurs ont été simultanément annoncés ou réaffirmés ce jeudi.

Le premier concerne Wayve, la pépite britannique de l’intelligence artificielle automobile dont Stellantis est devenu l’un des investisseurs en février 2026 lors de la levée de série D de 1,5 milliard de dollars. La collaboration porte sur le déploiement à grande échelle d’un système de conduite automatisée supervisée mains libres — niveau 2+ amélioré — sur l’ensemble du parcours porte à porte. Une rupture par rapport au précédent système maison STLA AutoDrive de niveau 3, dont le développement aurait été en partie gelé en raison du coût des capteurs LiDAR et des incertitudes juridiques.

Avec Qualcomm, Stellantis renforce un partenariat existant pour déployer les plateformes Snapdragon Digital Chassis dédiées à l’aide à la conduite, au cockpit et à la connectivité dans les architectures véhicules de nouvelle génération. Le silicium californien deviendra ainsi un pilier technologique central des futures architectures électroniques Stellantis.

Applied Intuition, spécialiste américain de la simulation logicielle automobile, voit également sa collaboration renforcée autour de STLA Brain. Objectif : améliorer le logiciel embarqué et accélérer les cycles de validation grâce à la simulation massive — méthode qui réduit drastiquement les essais physiques et accélère les délais de mise sur le marché.

À cette liste s’ajoutent NVIDIA pour le calcul embarqué, Uber pour le déploiement de robotaxis, Mistral AI pour les modèles d’intelligence artificielle conversationnelle européens, et CATL pour les cellules de batterie. L’ensemble de ces partenariats permettra à Stellantis de proposer trois plateformes technologiques globales — STLA Brain, STLA SmartCockpit et STLA AutoDrive — disponibles dès 2027, équipant 35 % des volumes mondiaux d’ici 2030 et plus de 70 % en 2035.

Optimisation industrielle et objectifs régionaux

L’optimisation du dispositif industriel constitue le quatrième pilier du plan. En Europe, 800 000 unités de capacité de production seront réduites, grâce à la reconversion de sites comme Poissy en France et au développement de partenariats — Madrid et Saragosse en Espagne avec Leapmotor, Rennes en France avec Dongfeng. Le taux d’utilisation des capacités passera ainsi de 60 % à 80 % en 2030, sans suppressions massives d’emplois selon Stellantis. Aux États-Unis, l’objectif est également d’atteindre 80 % de taux d’utilisation grâce à la nouvelle offensive produit.

Côté objectifs régionaux, l’Amérique du Nord concentre 60 % des 36 milliards d’euros d’investissement marque/produit : objectif de croissance du chiffre d’affaires de 25 % et marge AOI (résultat opérationnel ajusté) entre 8 et 10 %. L’Europe vise 15 % de croissance et 3 à 5 % de marge. L’Amérique du Sud : 10 % et 8-10 %. Le Moyen-Orient et l’Afrique : 40 % de croissance et 10-12 % de marge — le segment le plus prometteur. L’Asie-Pacifique : 4 à 6 % de marge en s’appuyant sur les partenariats locaux.

Excellence d’exécution et création de valeur

Dernier pilier majeur : l’excellence d’exécution. Stellantis vise une accélération drastique de ses cycles de développement, ramenant le délai entre conception et mise sur le marché à 24 mois contre 40 mois actuellement. Le programme pluriannuel de création de valeur (PCV) déjà lancé devrait générer 6 milliards d’euros d’économies annuelles d’ici 2028, par rapport à l’année 2025. L’intelligence artificielle joue par ailleurs un rôle clé, avec plus de 120 applications IA déjà déployées dans les opérations du groupe.

Reste à voir si cette feuille de route ambitieuse trouvera grâce auprès des marchés financiers et des syndicats. Stellantis a clôturé 2025 sur une perte historique de 22,3 milliards d’euros et sa capitalisation boursière a chuté de 77,9 milliards d’euros en 2021 à environ 21 milliards aujourd’hui. Filosa joue gros, mais le plan présenté ce jeudi à Auburn Hills marque sans conteste la rupture la plus profonde dans la trajectoire du groupe depuis la fusion. Pour les amateurs d’automobile européenne, c’est aussi un signal sans ambiguïté : l’ère du repli stratégique sur les marques rentables a commencé, au prix d’une diminution assumée du rôle des enseignes historiques moins performantes.

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Faris Bouchaala est Directeur de publication et Rédacteur en chef de MotorsActu, média automobile français fondé en 2018. Journaliste automobile depuis plus de 14 ans, il couvre l’actualité automobile française et européenne, avec un focus sur les essais, les nouveautés constructeurs, l’électrification et les technologies embarquées.

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