L’industrie européenne des fournisseurs automobiles traverse une « polycrise » sans précédent, alerte la CLEPA (European Association of Automotive Suppliers) dans un rapport publié ce jour.
Ce cumul de défis structurels – adoption plus lente que prévu des véhicules électriques, concurrence chinoise toujours plus agressive, pression tarifaire intense des constructeurs et fragmentation réglementaire – pourrait entraîner la disparition de 350 000 emplois directs d’ici 2030, soit environ 20 % des effectifs actuels du secteur en Europe.
Une transition électrique plus lente que prévu
La CLEPA estime que la part des véhicules 100 % électriques dans les immatriculations européennes atteindra seulement 25 à 30 % en 2030, contre les 50-60 % anticipés par la Commission européenne dans ses scénarios initiaux. Cette trajectoire plus modérée s’explique par :
- Le retrait progressif des aides publiques dans plusieurs pays (Allemagne, France, Pays-Bas)
- Les prix encore élevés des batteries et des VE malgré les baisses récentes
- L’insuffisance du réseau de recharge rapide (seulement 15 % des besoins couverts selon les projections 2030)
- La persistance d’une demande pour les hybrides et hybrides rechargeables, plus adaptés aux usages réels des Européens
Résultat : les fournisseurs spécialisés dans les composants électriques (batteries, moteurs électriques, onduleurs, électronique de puissance) voient leurs carnets de commandes croître moins vite que prévu, tandis que la demande pour les pièces thermiques (échappement, turbo, EGR, filtres à particules) reste plus soutenue que les prévisions.
La concurrence chinoise s’intensifie
Les équipementiers chinois (CATL, BYD, CALB, SVOLT pour les batteries ; Huawei, Desay SV, Joyson pour l’électronique ; Huayu, Minth pour les intérieurs) captent une part croissante des commandes européennes. En 2025, près de 35 % des batteries installées sur les VE assemblés en Europe provenaient de fournisseurs chinois, contre 20 % en 2023. Cette dépendance s’accompagne d’une pression tarifaire : les composants chinois sont souvent 20 à 40 % moins chers, obligeant les fournisseurs européens à baisser leurs prix ou à perdre des contrats.
Pression tarifaire des constructeurs et fragmentation réglementaire
Les OEM (Volkswagen, Stellantis, Renault, BMW, Mercedes) demandent des baisses de prix de 10 à 20 % sur les trois prochaines années pour absorber la hausse des coûts matières et rester compétitifs face aux marques chinoises. Parallèlement, la fragmentation réglementaire complique la vie des fournisseurs : normes Euro 7 renforcées, règlement batteries 2023/1542 (taux de recyclage obligatoires), ZEV mandates dans certains pays, interdiction des moteurs thermiques en 2035… Chaque pays ou région impose des contraintes différentes, obligeant les équipementiers à multiplier les variantes de produits et à augmenter leurs coûts fixes.
Conséquences sociales et industrielles
La CLEPA estime que 350 000 emplois directs pourraient disparaître d’ici 2030 si aucune mesure de soutien n’est prise :
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- Fermetures de sites en Allemagne (Bavière, Bade-Wurtemberg), France (Île-de-France, Grand Est), Italie (Piémont, Lombardie), Espagne (Catalogne, Valence) et Europe de l’Est (Pologne, Slovaquie, Roumanie)
- Délocalisations accélérées vers la Chine, le Maroc ou la Turquie pour les composants non stratégiques
- Difficultés de reconversion : les compétences en thermique (moteurs, échappements) ne se transforment pas facilement en compétences électriques
La CLEPA appelle à un plan de soutien européen ambitieux : aides à la reconversion, fonds pour la R&D sur les batteries et l’électronique de puissance, harmonisation des normes, et quotas de contenu local pour les composants critiques.
L’industrie des fournisseurs européens, qui emploie 13 millions de personnes directement et indirectement, est à un tournant. Sans réaction rapide, la polycrise pourrait transformer une transition réussie en désindustrialisation massive.
