Stellantis a officialisé ce vendredi 15 mai un nouvel accord de coopération stratégique avec le groupe public chinois Dongfeng pour relancer la production en Chine via leur coentreprise commune DPCA.
Au programme : la fabrication, dès 2027, de deux nouveaux modèles Peugeot à énergies nouvelles et de deux véhicules tout-terrain Jeep dans l’usine de Wuhan, capitale de la province du Hubei. L’investissement combiné dépasse les 8 milliards de yuans — soit environ 1 milliard d’euros — mais le détail du tour de table mérite qu’on s’y attarde : Stellantis n’apporte directement que 130 millions d’euros. Le reste est financé par Dongfeng et les autorités locales du Hubei et de la municipalité de Wuhan. Un montage qui en dit long sur la stratégie actuelle du groupe franco-italo-américain en Chine.
Une coentreprise vieille de 34 ans, mais en perte de vitesse
Pour comprendre la portée de cet accord, un rappel s’impose. La coentreprise Dongfeng Peugeot Citroën Automobile (DPCA) a été créée en 1992, à parts égales entre les deux groupes. Elle a connu son apogée en 2015 avec 710 000 voitures vendues sur l’année. Puis le déclin a été brutal : à peine 50 000 unités écoulées en 2020, avant un timide rebond à environ 100 000 véhicules ces dernières années. Cette chute spectaculaire a entraîné la fermeture progressive de plusieurs sites de production : la première usine de Wuhan a fermé ses portes en 2021, la deuxième a été cédée à la coentreprise Dongfeng-Honda l’année suivante. Seuls subsistent désormais les sites de Wuhan et de Chengdu.
Antonio Filosa, le nouveau directeur général de Stellantis, présente l’accord comme une nouvelle étape constructive : « Fort d’un historique de collaboration de plus de 30 ans et d’une expertise automobile partagée, Stellantis et Dongfeng sont prêts à introduire de nouveaux véhicules dotés de technologies électriques de pointe. » Qing Yang, président de Dongfeng Group, parle pour sa part d’une « voie fondée sur la complémentarité des forces ». Côté officiel, le ton est résolument optimiste.
Deux nouveaux Peugeot inspirés des Concepts 6 et 8 de Pékin
Concrètement, l’accord prévoit la production à Wuhan, dès 2027, de deux nouveaux véhicules Peugeot à énergies nouvelles — comprendre 100 % électrique ou hybride rechargeable. Le langage stylistique s’inspirera directement des Concept 6 et Concept 8 dévoilés en avril dernier au Salon de l’automobile de Pékin 2026. Le premier préfigure une berline, le second un SUV. Ces deux modèles ne seront pas destinés au seul marché chinois : ils intègrent également le plan d’expansion internationale de Peugeot, ce qui ouvre la possibilité de les voir circuler à terme sur d’autres marchés mondiaux.
Suivront, toujours sur la même chaîne wuhanaise, deux modèles Jeep tout-terrain à énergies nouvelles destinés aux marchés globaux. Une orientation produit qui réconcilie deux logiques jusqu’ici peu compatibles : l’image baroudeur historique de la marque américaine, et la transition électrique imposée par le marché chinois — premier marché mondial du VE, où Jeep peinait à se faire une place avec sa gamme thermique.
Stellantis à la pige : 130 millions sur 1 milliard
C’est sans doute le détail le plus révélateur de l’opération. Sur les 8 milliards de yuans investis dans le projet, Stellantis ne mettra de sa poche qu’environ 130 millions d’euros, soit 13 % du total. Le solde sera apporté par Dongfeng, par la province du Hubei et par la municipalité de Wuhan, dont les politiques industrielles soutiennent massivement le projet. C’est ce que Caradisiac qualifie justement de « mariage de raison » : Stellantis obtient un retour rapide sur le premier marché automobile mondial sans engager des sommes massives, là où d’autres constructeurs occidentaux ont dû investir des milliards à fonds perdus pour rester dans la course.
L’arrière-plan financier explique cette prudence. Stellantis a annoncé une perte nette de 22,3 milliards d’euros pour l’exercice 2025 — un trou comptable qui contraint le groupe à toutes les économies possibles. Dans ce contexte, miser sur l’argent chinois pour développer des modèles destinés à la Chine mais exportables ensuite vers l’Europe devient un calcul stratégique plutôt qu’un pari industriel risqué.
Le mouvement inverse se prépare en France
Le plus intéressant n’est peut-être pas dans cet accord lui-même, mais dans ce qui se profile en miroir. Selon les informations de Franceinfo, l’usine Stellantis de Rennes-La Janais devrait prochainement accueillir la production d’au moins un modèle Dongfeng destiné au marché européen. L’annonce officielle pourrait intervenir dans les prochains jours. Concrètement, cela signifie que dans les deux à trois ans qui viennent, des Peugeot et des Jeep seront assemblées en Chine pour être exportées, tandis que des Dongfeng sortiront d’une usine française pour le marché européen. Un renversement symbolique presque parfait.
Cette opération n’est pas isolée. Stellantis a déjà renforcé ses liens avec Leapmotor — dont les Leapmotor B10 seront produits à Saragosse —, explore de nouvelles configurations en Espagne (transfert prévu de Villaverde à Madrid), et serait également en pourparlers avec Huawei, JAC et Maserati pour d’autres projets stratégiques. De leur côté, BYD, Chery et XPeng négocient activement la reprise d’usines européennes sous-utilisées.
Un renversement industriel acté
Il y a vingt ans, les constructeurs européens débarquaient en Chine pour apprendre à leurs partenaires locaux à fabriquer des voitures aux standards mondiaux. Le constat aujourd’hui est sans appel : ce sont désormais les partenaires chinois qui aident les Européens à rester dans la course aux véhicules électriques, par leur maîtrise de la technologie batterie, leur vitesse de développement et leur compétitivité industrielle. L’accord Stellantis-Dongfeng officialisé ce vendredi n’est pas un événement isolé, mais une nouvelle pierre apportée à un édifice plus large : celui du basculement structurel de l’industrie automobile mondiale vers l’Asie. La mise en œuvre du projet reste toutefois soumise à la signature des accords définitifs, ainsi qu’aux autorisations réglementaires habituelles dans ce type d’opération.

