C’est l’une des offensives les plus radicales jamais annoncées par le constructeur américain sur le sol européen. Ford a dévoilé le 14 mai dernier, lors d’un événement organisé à Salzbourg en Autriche devant son réseau de concessionnaires, sa nouvelle stratégie continentale baptisée « Ready-Set-Ford ».
Au programme : sept véhicules totalement inédits qui rejoindront la gamme entre 2027 et 2029, dont cinq voitures particulières et deux utilitaires destinés aux professionnels. Une refonte intégrale, qui doit ramener Ford dans la course après plusieurs années de recul commercial en Europe et le retrait progressif de plusieurs modèles emblématiques — Fiesta, Mondeo, Galaxy, S-Max.
Deux modèles électriques fabriqués par Renault à Douai et Maubeuge
L’élément le plus marquant de la stratégie réside dans le partenariat scellé en décembre 2025 avec le groupe Renault. Annoncé conjointement à Paris et Cologne par les deux constructeurs, cet accord prévoit la production en France de deux véhicules électriques abordables qui seront commercialisés sous bannière Ford à partir de 2028. Le premier sera une berline du segment B, dérivée de la Renault 5 E-Tech, tandis que le second sera un SUV léger basé sur la Renault 4 E-Tech. Les deux modèles reposeront sur la plateforme AmpR Small d’Ampère — la même architecture qui équipe également la nouvelle Renault Twingo E-Tech.
Le choix industriel a son importance : les véhicules seront assemblés dans les usines Renault de Douai et Maubeuge dans le nord de la France. Une production française à 100 %, pour deux modèles destinés au marché européen, qui a son poids symbolique et politique. Le directeur général de Renault Group, François Provost, y voit la reconnaissance du savoir-faire industriel français : Ford a notamment retenu Renault après avoir comparé son offre à celle de Volkswagen, jugeant que le constructeur français disposait d’une longueur d’avance en matière de compétitivité-coûts et de maturité des plateformes électriques. L’argument est lourd de sens pour la suite des partenariats stratégiques européens.
Un nouveau Bronco multi-énergie produit à Valence dès 2028
Trois autres modèles particuliers viendront compléter la gamme d’ici 2029. Le plus emblématique : un nouveau membre de la famille Bronco spécifiquement développé pour le marché européen, qui n’aura rien à voir avec la version nord-américaine importée ces dernières années. Il sera proposé en motorisations multi-énergies — hybride et électrique — et sortira des chaînes de l’usine Ford de Valence en Espagne à partir de 2028.
Le choix de Valence n’est pas innocent. C’est dans cette usine que sont actuellement assemblés les Kuga, dont la production sera donc arrêtée à l’horizon du lancement du nouveau Bronco. Conséquence directe : le Kuga n’aura pas de successeur direct dans la gamme européenne de Ford, l’Escape ayant également été retiré du plan produits du continent. Le Bronco prendra la relève sur le segment des SUV compacts familiaux, en s’appuyant sur l’aura aventurière de son grand frère américain — un positionnement marketing intelligent qui devrait notamment séduire la clientèle outdoor.
Deux autres crossovers complèteront la gamme particulière d’ici 2029, également en motorisations hybrides et électriques. Aucun détail précis n’a été communiqué sur ces deux modèles à ce stade, mais l’un d’entre eux pourrait correspondre à la nouvelle marque Skylands déposée auprès de l’USPTO le 13 mai dernier — Ford accumulant les dépôts de marques modernes depuis l’an dernier (Mythic, Hive, Fuze, Fathom, et donc Skylands), en parallèle de réactivations historiques comme Ranchero.
Deux utilitaires immédiatement opérationnels
Du côté des véhicules commerciaux, l’effet sera bien plus rapide. Ford a confirmé le lancement imminent de deux nouveaux modèles utilitaires.
Le premier est un Ranger Super Duty, version musclée du pick-up Ranger, destiné aux services d’urgence, aux services forestiers, aux exploitations minières et aux forces armées. Selon Jim Baumbick, président de Ford Europe, les gouvernements européens et les entreprises de défense recherchent désormais des véhicules prêts à l’emploi capables de répondre aux exigences extrêmes des forces armées — un segment où Ford compte capitaliser sur son expertise off-road historique.
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Le second est le Transit City, un utilitaire 100 % électrique conçu pour les flottes opérant dans les zones urbaines à faibles émissions (ZFE). Il sera proposé dans une configuration standard unique, avec trois variantes dont une version châssis-cabine destinée aux transformations professionnelles. L’ouverture des commandes est annoncée pour le deuxième trimestre 2026, et les premiers exemplaires sont attendus dans les Transit Centers avant la fin de l’année.
Une stratégie multi-énergies assumée
Au-delà des modèles eux-mêmes, la stratégie Ready-Set-Ford pose un cadre philosophique clair. Le constructeur abandonne définitivement l’objectif d’une électrification 100 % rapide qui avait été annoncée sous l’ère précédente. Comme l’ont indiqué les dirigeants Ford à Salzbourg : avoir une seule proposition technologique est, selon le constructeur, une erreur stratégique. La nouvelle gamme assumera donc une cohabitation hybrides-électriques pour répondre aux différents profils de clientèle et aux rythmes d’adoption variables selon les marchés européens.
Ford a par ailleurs explicitement appelé les autorités européennes à aligner les objectifs CO2 avec les réalités du marché, prônant un assouplissement de l’agenda 2035 pour les véhicules thermiques. Une position cohérente avec celle défendue par d’autres constructeurs occidentaux confrontés au ralentissement de la demande électrique et à la pression chinoise.
Le pari de la reconquête face aux Chinois
L’enjeu de cette offensive dépasse la simple gestion produit. Ford traverse en Europe une crise commerciale profonde : la marque a vu ses parts de marché s’effondrer progressivement face à la montée en puissance des constructeurs chinois — BYD, MG, Chery, Leapmotor, XPeng — et au repositionnement agressif des marques européennes traditionnelles. Le partenariat avec Renault offre à Ford un raccourci industriel pour proposer des modèles électriques abordables sans devoir développer ses propres plateformes spécifiques européennes.
Le Bronco Valence joue, lui, la carte de la différenciation par l’identité de marque. Reste à voir si ces sept nouveaux modèles suffiront à inverser la tendance commerciale. La réponse viendra surtout en 2028-2029, lorsque la nouvelle gamme arrivera effectivement dans les concessions. D’ici là, Ford devra faire preuve de patience commerciale — et ses concessionnaires européens aussi.

